« Pour des bâtiments sains qui répondent aux besoins humains » par Charline DEMATTEO | L’interview du mois, NOVABUILD

Publié le

06/10/2021

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Bonjour Charline DEMATTEO, vous êtes administratrice de NOVABUILD, nouvellement élue, experte santé-environnement chez INDDIGO, et professeure associée à POLYTECH Angers. Vous avez choisi d’évoquer avec nous pour l’interview du mois de NOVABUILD, le sujet de la santé dans le bâtiment, pourriez-vous nous donner les raisons de votre choix ?

La santé dans le bâtiment a toujours été au cœur de mes préoccupations car j’ai une double formation d’ingénieur génie civil et environnement (Ecole Centrale de Nantes) et d’ingénieur santé environnement (Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique). Depuis que je travaille, je cherche à établir des liens entre les deux mondes, celui du bâtiment, et celui de la santé. Ce n’est pas évident, car les acteurs sont différents, les habitudes et même le langage.

J’ai été recrutée à INDDIGO en 2007 avec ma casquette d’ingénieur sanitaire, avec pour objectif de développer la mise en application des cibles santé de la méthode HQE.

J’ai beaucoup travaillé sur la qualité de l’air intérieur (QAI), avec la mise en place de préconisations et la réalisation de mesures notamment sur un projet de crèche à Saint-Herblain (44) en 2009. Cette expérimentation a fait école. J’ai aussi réalisé des missions de maîtrise d’œuvre HQE, appliqué différents types de labels et démarches environnementales (Breeam, Passivhaus). Ces missions m’ont permis d’établir des liens très concrets entre le monde du bâtiment et celui de la santé.

J’ai commencé à proposer des projets R&D grâce à ces retours terrain. Le premier projet, nommé ICHAQAI (pour « Impact de la phase CHAntier sur la Qualité de l’Air Intérieur » (1)) a démarré en 2016. Il m’a permis de mettre autour de la table des acteurs de la construction et des acteurs de la santé. L’idée était de suivre des chantiers et de repérer tout ce qui pouvait poser un problème pour la QAI et la santé des futurs occupants. Ce projet a permis de formuler des solutions concrètes pour les acteurs du bâtiment et d’améliorer les connaissances sur l’impact de la phase travaux.

Actuellement je coordonne un projet de R&D sur la gestion de l’humidité et le risque de développement de moisissures sur les chantiers (projet MYCO-ACT (2)). Ce projet est issu de l’une des conclusions d’ICHAQAI, qui nous a permis de prendre conscience du très haut niveau d’humidité des bâtiments en phase chantier, et de relever de nombreux témoignages sur le caractère récurrent des développements de moisissures.

Cette question est un enjeu de santé publique car ces moisissures peuvent aggraver les symptômes chez les personnes atteintes de maladies respiratoires, voire provoquer l’apparition d’asthme chez les tout petits.

Je participe également au projet DETOX (3), coordonné par MEDIECO, qui porte sur le procédé de sur-ventilation ou « flush-out » en fin de chantier. L’objectif est de vérifier l’hypothèse selon laquelle la sur-ventilation permettrait le dégazage des produits de construction, et de proposer des protocoles afin de faciliter la mise en œuvre de ce procédé selon le contexte de l’opération.

Comment avez-vous procédé pour préparer cet entretien ?

J’ai bien entendu mes propres connaissances et expériences de terrain, mais pour aller plus loin, j’ai sollicité Simon DAVIES, Directeur Environnement chez AIA Life Designers, Dr. Suzanne DÉOUX, Médecin ORL, Fondatrice et consultante MEDIECO, ingénierie de santé dans le cadre bâti et urbain, Présidente de l’Association Bâtiment Santé Plus ainsi que Nathalie REDON, Enseignante-chercheuse à l’IMT Nord Europe.

NOVABUILD a retenu ce thème de la santé dans le bâtiment, car nous traversons en ce moment une très grave crise sanitaire qui a fait apparaître des connexions avec le bâtiment. Pouvez-vous pour commencer par faire le point entre le bâtiment et la COVID ?

La crise sanitaire est en effet venue bousculer la question « bâtiment et santé ». Dans les pays occidentaux nous étions plutôt focalisés ces dernières années sur les risques chimiques, en raison des diverses crises traversées par le monde du bâtiment (plomb et amiante notamment), et de l’importance des maladies chroniques. En France elles représentaient jusqu’en 2019, 80% de nos frais de santé.

Avec la COVID-19, nous avons « redécouvert » notre vulnérabilité aux agents microbiologiques, et nous avons dû réagir en conséquence : donner la priorité aux gestes barrières pour éviter les risques de transmission directe, et dans les bâtiments qui sont des espaces confinés, renouveler l’air autant que possible pour réduire les risques de transmission à plus longue distance. Dès le début de la pandémie, le Haut Conseil de la santé publique a donc rappelé l’importance de l’ouverture de fenêtres (aération), de la ventilation, et de l’entretien des systèmes de ventilation (4).

De nombreuses recommandations ont été données sur l’ouverture des fenêtres, ce qui est une très bonne nouvelle !

En effet nous avons plutôt tendance à rechercher les économies d’énergie et donc à confiner les bâtiments, au détriment de la qualité de l’air intérieur. L’utilisation de capteurs de CO2 dans les écoles a même été recommandée par le ministre de l’Éducation, pour savoir quand ouvrir les fenêtres. Tout cela est très positif, mais il serait nécessaire aussi d’améliorer la ventilation. En comparaison de l’aération, la ventilation présente l’avantage de renouveler l’air de façon continue, de maintenir des conditions de température acceptables (en hiver notamment) et de limiter les consommations d’énergie.

La pandémie a aussi mis en lumière de fortes inégalités territoriales sur les questions de santé.  En effet plusieurs études ont montré que les zones concernées par une plus grande pollution atmosphérique avaient des taux de morbidité plus élevés : sur ces territoires l’exposition chronique aux polluants induit une fragilisation du système respiratoire chez les populations, et donc une vulnérabilité plus forte face au virus (5).

Pourriez-vous préciser ce qu’on entend par bâtiment sain ? Qu’est ce qui est sain, est ce que ce sont les habitants ou le bâtiment ?

Un bâtiment sain représente une sorte d’idéal vers lequel tendre, mais il ne peut pas exister de bâtiment parfaitement sain. La définition que l’on pourrait retenir est celle d’un bâtiment qui réponde aux besoins humains. Ces besoins sont larges et, comme me l’a si bien identifié le Dr. Suzanne DEOUX, se répartissent en 5 catégories (6-Bâtiment Responsable et santé).

La première correspond aux besoins physiologiques : l’air (il est impossible de rester plus de 3 minutes sans respirer), l’eau et l’alimentation, le besoin de repos (qui pose très vite la question du confort acoustique) et le besoin de bouger (il est impératif de concevoir des bâtiments qui répondent aussi à ce besoin d’activités, via le design actif).

La seconde catégorie correspond aux besoins sensoriels qu’il ne faut pas négliger. Nos premières portes d’entrée sur notre environnement sont nos sens. Il est donc primordial de tenir compte des aspects sensoriels, encore plus pour des publics fragiles, personnes âgées, personnes atteintes de pathologies. Simon DAVIES d’AIA a mené plusieurs expérimentations sur ce point.

Arrivent ensuite les besoins dits sensibles, avec le confort hygrothermique, et également la sensibilité aux champs électromagnétique.

Les deux dernières catégories comprennent les besoins psychologiques (besoins d’intimité, d’esthétique, de tranquillité, de nature, d’accès à extérieur) et sociaux (échanges, liens intergénérationnels, convivialité, etc.).

Et donc, si un bâtiment sain est celui qui répond aux besoins humains, alors il doit répondre à tous ces besoins !

On le voit bien, c’est un prisme différent de celui du respect de l’environnement, qui amène le plus souvent à des solutions proches, mais avec des démarches différentes, et parfois aussi avec des points de non-concordance.

Je croyais pour ma part que la santé dans le bâtiment, c’était avant tout de faire en sorte que le bâtiment ne rende pas les gens malades, cela va donc au-delà ?

Votre vision est un peu réductrice. La santé, ce n’est pas seulement l’absence de maladie.  L’OMS définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social », et rappelle qu’elle « ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ».

Quand est ce qu’on sait qu’un bâtiment n’est pas sain ?

On peut considérer le corps humain comme un intégrateur de multi influences, le problème est que l’on ne repère pas toujours sur le moment celles qui ont un impact négatif sur la santé. Si l’on prend pour exemple la qualité de l’air intérieur (QAI), les occupants d’un bâtiment avec une mauvaise QAI peuvent parfois reporter des symptômes typiques (yeux rouges, picotements au niveau de la gorge et/ou du nez, maux de tête, etc.), mais certains effets sur la santé mettront plus de temps à se déclarer, et bien souvent seront le résultat combiné d’autres expositions (air mais aussi eau, alimentation, habitudes de vie, etc.).

Du fait de ces délais et du caractère multifactoriel il devient quasi impossible d’établir un lien direct. Le seul polluant environnemental pour lequel il est possible d’établir ce lien de façon certaine est l’amiante avec le cancer de la plèvre.

Et donc pour répondre à votre question, il est quasiment impossible de garantir qu’un bâtiment n’est pas malsain.

Depuis quand on s’intéresse à ces questions du lien entre la santé et du bâtiment ?

En réalité, depuis que les êtres humains ont construit des lieux de vie, ils ont naturellement cherché à amener de l’air, de l’eau, et à satisfaire les besoins des occupants. La santé est donc une question intrinsèque au domaine de la construction.

À partir de la moitié du 19e siècle, les villes européennes ont été fortement impactées par le choléra. Sur un mauvais diagnostic, l’époque haussmannienne voulait amener d’avantage d’air et de lumière dans la ville, alors que le choléra se transmettait par l’eau ! Mais ce choix a eu son utilité, et dès cette époque il était recommandé d’amener de la lumière dans les logements et d’aérer tous les jours en ouvrant les fenêtres.

Depuis les chocs pétroliers survenus dans les années 1970, nous avons plutôt eu tendance à rechercher les économies d’énergie et donc à confiner les bâtiments.Les premiers « Syndromes de Bâtiments Malsains » sont survenus dans les années 1970-80, mais il a fallu attendre 2001 pour que l’Observatoire de la Qualité de l’Air Intérieur (OQAI) soit créé. Celui-ci fête cette année ses 20 ans !

L’attention portée à la santé dans le bâtiment, avec une approche préventive, reste quelque chose de récent. Or, des études ont montré que dans les pays occidentaux, les facteurs liés à la génétique et à l’accès aux soins ont un impact de l’ordre de 20% à 25% seulement sur la santé des populations. Les facteurs environnementaux représenteraient 25% et le mode de vie, les facteurs socio-économiques, représenteraient 50% des déterminants de santé. Cela signifie que l’aménagement des espaces de vie a un impact considérable sur notre santé, tout particulièrement dans nos pays où nous sommes davantage concernés par les maladies chroniques.

Cette approche demande un changement de paradigme (du curatif au préventif), y compris dans le monde de la santé. Le changement de culture est considérable, il nécessite une prise de conscience de la part des acteurs de la construction et de l’aménagement du territoire.

Quelles sont les obligations réglementaires aujourd’hui ?

Nous pouvons bien entendu citer les réglementations relatives au plomb, à l’amiante, à la ventilation, à l’acoustique, à l’adduction d’eau potable…  Une obligation plus spécifique sur la qualité de l’air intérieur existe depuis le 1er janvier 2008. Elle vise certains établissements recevant du public (ERP) qui accueillent un public sensible, depuis les tout jeunes enfants jusqu’aux jeunes adultes (7). Cette réglementation recommande la réalisation de mesures, mais ne les impose pas.

En revanche, elle demande la réalisation d’un suivi sur la qualité de l’air intérieur, et impose la surveillance des dispositifs qui permettent de renouveler l’air intérieur (possibilités d’ouvrir les fenêtres, état des entrées d’air et bouches de ventilation). Nous pouvons également citer l’étiquetage obligatoire sur les produits de construction et de décoration qui impose depuis 2013 une étiquette portant sur leurs émissions de composés organiques volatils (COV) (8).

Cela semble assez faible comme cadre réglementaire, très en-deçà de l’enjeu. Sur quels domaines vous espérez une réglementation plus contraignante ?

On pourrait faire plus, mais la réglementation est-elle le bon moyen ?

La prise en compte de la santé dans le bâtiment repose en grande partie sur des solutions de bon sens et sur le respect de réglementations ou règles de l’art déjà existantes. Je crois davantage à la sensibilisation, aux prises de conscience et à ce changement de paradigme que j’évoquais tout à l’heure. Dans le secteur du bâtiment, tous les acteurs sont concernés, et en premier lieu les compagnons qui interviennent sur les chantiers : ils sont les premiers exposés aux poussières et aux COV émis par les produits de construction.

En ce qui concerne la question de la ventilation dans les écoles et établissements d’enseignement, la réglementation impose un suivi de la qualité de l’air intérieur, et une information auprès des usagers et des parents d’élèves. Beaucoup d’écoles ne sont malheureusement pas équipés d’un système de ventilation, et le renouvellement de l’air s’avère bien souvent trop faible au regard du nombre d’occupants.  Le seuil souhaitable de CO2 en temps de pandémie est de 800 ppm (parties par million) (9), le seuil demandé par la réglementation (RSDT (10)) est de 1300 ppm. Nous avons pour notre part mesuré jusqu’à 4500 voire 5000 ppm dans des salles de classe non équipées de systèmes de ventilation.

Je pense que des solutions de ventilation innovantes sont nécessaires pour répondre à ce besoin : renouveler l’air à un débit correct au regard de l’occupation, tout en limitant les consommations d’énergie et en facilitant la mise en œuvre dans les établissements existants. 

Pouvez-vous évoquer d’autres leviers que la réglementation pour améliorer la situation de la santé et du bâtiment ?

Il existe déjà de nombreux outils, méthodes, et certifications. Le guide ISadOrA (11) par exemple, développé par l’EHESP (Ecole des hautes Etudes en Santé Publique), propose des outils facilitant l’intégration de la santé dans les opérations d’aménagement. Le label nord-américain WELL Building Standard (12), propose une méthode de prise en compte de la santé dans les bâtiments. Créée en premier lieu pour les bâtiments de bureaux, elle s’est ensuite élargie aux autres catégories de bâtiments. La démarche ECRAINS® (Engagement à Construire Responsable pour un Air Intérieur Sain (13)), développée par l’ADEME, est une méthode de management de la qualité de l'air intérieur des bâtiments, focalisée sur l'apprentissage par le terrain.

Il existe donc déjà de nombreux outils d’accompagnement qui nécessiteraient d’être davantage mis en œuvre sur les projets. Les retours d’expérience sont particulièrement importants, ils permettent de relever les points de blocage et les éléments sur lesquels de l’innovation est nécessaire. Pour aider à mettre en place ces expérimentations, il existe des programmes d’aides de l’Etat que les acteurs de la construction peuvent tout à fait solliciter. Nous pouvons citer par exemple les Programmes d’Investissement d’Avenir (PIA) pilotés par le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI), l’appel à projets AACT-AIR (14) de l’ADEME qui vise à aider les collectivités à mettre en place des actions en faveur de la qualité de l’air dans les territoires.

Dans les régions il existe aussi les appels à projets PRSE (Plans Régionaux Santé Environnement). Pilotés notamment par les ARS, ces appels à projets visent à soutenir financièrement les initiatives qui s’inscrivent dans le cadre des objectifs du Plan National Santé Environnement 2016-2021 (15).

Ces programmes d’aides permettent de mener des actions de sensibilisation et des expérimentations. Je pense que ce mode opératoire est très utile, même si il se déroule sur un temps relativement long.

Vous parliez tout à l’heure des capteurs, que peuvent-ils apporter ? Et en définitive, que captent-ils ?

Les capteurs présentent l’avantage de rendre « visibles » les niveaux de concentration en polluants, ils sont donc très utiles pour la sensibilisation sur la qualité de l’air, qui autrement reste quelque chose de très abstrait. Il existe de nombreuses typologies de capteurs, ou même des balises multi-capteurs, qui peuvent mesurer des polluants différents (CO2, mais aussi particules fines, dioxyde d’azote, ozone, composés organiques volatils, etc.).

J’évoquais tout à l’heure les capteurs de CO2 qui permettent d’évaluer la qualité du renouvellement de l’air au regard de l’occupation. C’est un indicateur très intéressant, mais il est important de préciser qu’il n’est pas représentatif de la qualité de l’air. Par exemple, les produits de construction, les produits d’entretien peuvent émettre des composés organiques volatils (COV) qui ne seront pas mesurés par les capteurs de CO2.

Idéalement il faudrait donc des multi-capteurs qui élargissent le champ de mesure, et qui font le lien avec le comportement des usagers et leurs activités. Des expérimentations ont été menées à ce sujet, et lors de notre échange, Nathalie REDON m’a indiqué que les retours d’expérience étaient très positifs (16). Les occupants ont su établir un lien entre les niveaux mesurés et leurs activités et réagir en conséquence.

Un point qui reste délicat est celui de la compréhension de l’importance de la durée d’exposition. Une valeur limite seule ne suffit pas à rendre compte des impacts possibles sur la santé, une exposition sur une longue durée à une concentration moyenne peut en effet être plus néfaste qu’une exposition très courte à un niveau élevé de pollution.

Pour les acteurs de la construction, il est important de préciser que les capteurs ne sont pas une solution miracle : ils ne dispensent pas de travailler sur le choix des produits de construction pour réduire leurs émissions, et sur la conception et la mise en œuvre de la ventilation.

Quand on envisage une solution capteurs, il est aussi indispensable d’accompagner l’usager, et d’envisager dès le début la question de la maintenance des systèmes installés (calibration des capteurs notamment).

Un autre point de vigilance, les chantiers ? Comment faire qu’ils soient moins nocifs pour ceux qui y sont, et les futurs occupants ?

Nous avons longuement travaillé sur le sujet dans le cadre du projet ICHAQAI, avec l’EHESP, l’AQC (Agence Qualité Construction) et le cabinet INTECO. Les résultats du projet ont montré qu’il était indispensable de respecter les règles de l’art pour favoriser la qualité de l’air intérieur : règles sur la mise en œuvre des systèmes de ventilation, mais aussi sur le suivi de l’humidité (tests d’humidité au niveau des supports et des bois de construction).

Le respect du planning, et un séquençage raisonnable des tâches, est également primordial. Nous avons tendance aujourd’hui à vouloir aller trop vite, poser des plaques plâtre alors que le hors d’eau n’est pas tout à fait terminé, cela peut engendrer l’apparition de moisissures dont on a parlé tout à l’heure.

Le projet ICHAQAI a aussi démontré l’importance des émissions liées aux produits de pose, aux produits de nettoyage, etc., qui ne sont pas inscrits aux CCTP, et qui bien souvent ne font pas l’objet d’une vigilance particulière.

Il est important de préciser aussi que les essais effectués pour l’étiquetage obligatoire des produits de construction sont effectués à 28 jours. Les émissions sur les chantiers sont donc bien plus importantes que celles annoncées par l’étiquette, c’est particulièrement vrai pour les produits liquides ou semi-liquides (peinture, etc.). Pour aller plus loin sur le sujet, il est possible de se reporter à l’outil en ligne ICHAQAI qui répertorie l’ensemble des recommandations à l’attention des maîtres d’œuvre, OPC, entreprises de construction.

Évolution des concentrations en composés organiques volatils globaux (COVG) – Projet ICHAQAI (Inddigo, EHESP, AQC, Inteco, Cortea 2015 – Ademe) (source : Inddigo).

Dans le cadre du projet MYCO-ACT, nous sommes en train de rechercher et d’expérimenter des solutions de ventilation des chantiers pour évacuer l’humidité, mais qui s’avèreraient utiles aussi pour évacuer les COV, et améliorer la qualité de l’air pour les compagnons qui sont les premiers exposés aux polluants sur les chantiers.

Qu’est-ce qu’un concepteur, un architecte, doit avoir en tête s’il veut y prêter attention à cette question ?

Je pense qu’il faut revenir aux différents besoins de l’être humain que nous avons évoqués tout à l’heure : besoins physiologiques, sensoriels, sensibles, psychologiques et sociaux. Le prisme de la santé offre à mon avis une belle opportunité de créativité, d’innovation pour un concepteur.  Par exemple, le repos, l’activité et le mouvement font partie des premiers besoins de l’être humain.

La prise en compte de ces besoins dans un bâtiment me semble particulièrement intéressante : comment l’architecte va concevoir ses espaces pour faciliter le repos mais aussi la mobilité, au travers du design actif. L’exemple donné le plus couramment est celui de placer l’escalier en face de la porte d’entrée et non l’ascenseur. C’est une solution très simple et de bon sens, mais il est possible d’en imaginer bien d’autres. Les circulations par exemple, pourraient retrouver une utilité et une qualité d’usage, en favorisant bien entendu la marche mais dans un espace agréable en travaillant sur la luminosité, l’intégration de la végétation, etc.

Simon DAVIES, d’AIA Life Designer m’en a longuement parlé. Il a en effet mené de nombreuses expérimentations, notamment sur la biophilie, sur la saisonnalité, sur l’idée d’aider un public fragile ou fragilisé, à se repérer à la fois dans le temps et dans l’espace. Il est très utile pour cela de travailler avec l’ensemble de nos facultés de perception, et non uniquement avec la vision, c’est intéressant en réalité pour tous les publics.

En exploitation, y-a-t-il des points de vigilance particuliers ?

Oui, bien entendu, sur de nombreux sujets : modalités d’entretien des produits de construction, et bien sûr maintenance et suivi des installations de ventilation. Plusieurs études ont en effet montré que la moitié environ des systèmes de ventilation ne fonctionnent pas comme ils le devraient (17).

Comme pour d’autres sujets (économies d’énergie notamment), on a bien souvent un manque de transfert d’informations entre les entreprises qui ont effectué la mise en œuvre et le gestionnaire/exploitant. Il peut y avoir un problème de définition des tâches, et d’intégration dans les contrats d’exploitation. Par exemple, on constate qu’il y a peu d’exigences sur l’entretien des gaines dans les contrats.  Il arrive souvent aussi que des problématiques liées à la mise en œuvre (par exemple une gaine écrasée en raison d’une réservation non suffisante, un coude trop marqué…), engendrent des débits trop faibles. Sans vérification en fin de chantier et sans suivi en phase d’exploitation, on ne se rend même pas compte que le renouvellement de l’air n’est pas assuré par le système en place (alors même qu’il consomme de l’énergie !).

Bien heureusement, la RE2020 va rendre obligatoire le contrôle des débits à la livraison, des logements neufs seulement, ce qui permettra d’échapper à cette difficulté rencontrée.

Comment on appréhende le dérèglement climatique. On peut se poser la question du bâtiment, continuera-t-il à nous protéger ?

Le dérèglement climatique va avoir un impact sur la santé, c’est indéniable, il n’y a qu’à se souvenir de l’été meurtrier de 2003 pour s’en persuader. Le dérèglement climatique va changer profondément notre environnement. Dans le même temps, d’autres facteurs comme le vieillissement de la population ou encore l’urbanisation accroissent la vulnérabilité à divers risques environnementaux et sanitaires. Une chaîne complexe d’interactions est donc en train de se mettre en place, avec au final des risques croissants pour la santé des populations.

Comment peut-on mieux se préparer à cela ?

Il faut envisager dès à présent des mesures d’adaptation pour réduire les impacts sanitaires liés à l’évolution du climat.

Le cinquième rapport annuel du Lancet (18), publié le 3 décembre 2020 (The Lancet Countdown on health and climate change), alerte tout particulièrement sur les décès liés à la chaleur chez les plus de 65 ans, avec pour la France une vulnérabilité qui est l’une des plus élevées au monde en 2018. Pour le moment l’adaptation de nos constructions à l’augmentation des températures est donc une priorité : il faut travailler sur tous les axes possibles de protection des bâtiments vis-à-vis de la chaleur (isolation, mais aussi apport d’inertie pour les constructions les plus légères, possibilités d’aération transversale, réflexion sur les systèmes de ventilation pour éviter d’amener de l’air chaud, etc.).

Il est primordial aussi de travailler sur l’aménagement urbain pour limiter les phénomènes d’ilots de chaleur : adapter les morphologies urbaines pour favoriser la diffusion de l’air, limiter la minéralisation et réintégrer de la végétation voire de l’eau, des fontaines, travailler sur les propriétés thermophysiques des matériaux et éviter à tout prix les dégagements de chaleur issus des activités humaines (moteurs, systèmes de chauffage et de climatisation…)

Qu’est-ce que NOVABUILD ou tout autre groupement professionnel peut faire pour améliorer la situation de la santé dans le bâtiment ?

Le gros levier à mon sens c’est la sensibilisation et la diffusion de l’information. NOVABUILD est un levier idéal pour cela. Il est aussi possible d’envisager des ateliers de travail, des expérimentations sur des projets concrets, en mettant autour de la table différents acteurs, du bâtiment mais aussi des professionnels de la santé (ARS par exemple), pour établir des passerelles, et commencer à mettre en place ce changement de paradigme dont nous avons tant besoin.

Nous pourrions envisager d’expérimenter les outils existants que j’ai cités (ISADORA, ECRAINS, etc.) sur des projets concrets, et donner la parole aux professionnels en charge des projets pour bénéficier de leurs retours d’expérience. Je pense que NOVABUILD pourrait être au centre des échanges pour susciter des expérimentations, permettre les retours d’expérience et faire remonter les résultats.

Je vous remercie

 

Entretien avec Charline DEMATTEO

réalisé le 15 septembre 2021

par Pierre-Yves LEGRAND, Directeur de NOVABUILD.

 

 


  1. Soutenu par l’ADEME dans le cadre du programme CORTEA 2015, le projet scientifique ICHAQAI (Impact de la phase CHAntier sur la Qualité de l’Air Intérieur), a réuni des chercheurs en santé publique (Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique) et des professionnels de la construction (INDDIGO, AQC, INTECO). L’ensemble des livrables du projet est disponible sur le site http://ichaqai.qualiteconstruction.com/ (outil d’aide à la décision, plaquette de sensibilisation et guide méthodologique).
  2. Soutenu par l’ADEME dans le cadre des appels à projets BAT-RESP 2018 et CORTEA 2019, le projet MYCO-ACT (Réduire le risque de développements fongiques en phase chantier), réunit le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB), l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP), l’Agence Qualité Construction (AQC) et le Centre Technique des Industries Aérauliques et Thermiques (CETIAT).
  3. Soutenu par l’ADEME dans le cadre du programme CORTEA 2019, le projet DETOX (Surventilation des bâtiments avant livraison – Évaluation des bénéfices vis-à-vis de la qualité de l’air intérieur et élaboration d’un protocole de référence) réunit des experts de la santé sans le secteur du bâtiment : MEDIECO, GINGER-BURGEAP, INDDIGO, ALLIE’AIR et EXPLORAIR.
  4. Avis relatif à la réduction du risque de transmission du SARS-CoV-2 par la ventilation et à la gestion des effluents des patients COVID-19, Haut Conseil de la santé publique, 17 mars 2020. file:///C:/Users/CDEMAT~1/AppData/Local/Temp/hcspa20200317_cosacorddurililaveetgedeef.pdf
  5. Focus Santé de l’ORS d’Ile-de-France : Pollution de l’air et Covid-19 - Revue des connaissances, impact des mesures de confinement et enjeux pour l’Île-de-France, 28 septembre 2020. https://www.ors-idf.org/nos-travaux/publications/pollution-de-lair-et-co...
  6. Note thématique « Bâtiment responsable et santé », Groupe de travail « Réflexion Bâtiment Responsable 2020-2050 », octobre 2019. http://www.planbatimentdurable.fr/batiment-durable-et-sante-le-groupe-de...
  7. Décret n° 2011-1728 du 2 décembre 2011 relatif à la surveillance de la qualité de l’air intérieur dans certains établissements recevant du public : fixe diverses échéances
  8. Décret n° 2011-321 du 23 mars 2011 relatif à l'étiquetage des produits de construction ou de revêtement de mur ou de sol et des peintures et vernis sur leurs émissions de polluants volatils
  9. Avis relatif à l'adaptation des mesures d'aération, de ventilation et de mesure du dioxyde de carbone (CO2) dans les établissements recevant du public (ERP) pour maîtriser la transmission du SARS-CoV-2, Haut Conseil de la santé publique, 28 avril 2021.
  10. Règlement sanitaire départemental type.
  11. Guide ISadOrA : une démarche d'accompagnement à l'intégration de la Santé dans les Opérations d'Aménagement urbain, https://www.ehesp.fr/2020/06/04/guide-isadora-l-ehesp-etoffe-son-corpus-...
  12. https://www.wellcertified.com/
  13. https://librairie.ademe.fr/air-et-bruit/260-placer-la-sante-au-coeur-de-...
  14. https://www.ademe.fr/expertises/air-bruit/passer-a-laction/dossier/progr...
  15. https://solidarites-sante.gouv.fr/sante-et-environnement/les-plans-natio...
  16. QALIPSO est un projet lancé par l'IMT Lille Douai, en partenariat avec Atmo Hauts-de-France et Douaisis Agglo. Ce projet, financé par l'ADEME (Agence de l'Environnement et de la Maitrise de l'Energie), vise à évaluer la qualité de l'air intérieur au sein de plusieurs habitations de Douaisis Agglo. https://qalipso.fr/
  17. Lucas J.-P., Ramalho O., Kirchner S., Ribéron J., État de la ventilation dans le parc de logements français, OQAI, juin 2009, www.oqai.fr/userdata/documents/296_OQAI_CNL_Etat_de_la_ventilation_2009_...Rapport sur les non-conformités dans les bâtiments neufs de l’Observatoire CSTB-Ortec, Rapport de synthèse de la rubrique « aération », période 2005-2009, Ortec, 2009.
  18. https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-36641-synthese-francai...

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