Interview du mois | juin 2021 | Valéry FERBER, l'objectif Zéro Artificialisation Nette

Publié le

30/06/2021

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Bonjour Valéry FERBER, vous êtes Directeur innovation et environnement de l’entreprise CHARIER et nouvellement réélu Administrateur de NOVABUILD, représentant les travaux publics au sein de notre Conseil d’Administration.

Pour l’interview du mois de NOVABUILD, nous voulions avoir votre point de vue sur l’objectif de zéro artificialisation net (appelé aussi le ZAN) que l’on voit émerger en ce moment. Pour commencer, pourriez-vous nous rappeler de quoi on parle quand on évoque le ZAN ?

Dans le ZAN, il y a le mot « artificialisation » qui représente l’impact qu’a la société sur la nature par son étalement urbain. Derrière cette question, on voit apparaître la logique d’imperméabilisation des sols et des conséquences sur le milieu naturel.

Pour résumer de manière un peu simple, on pourrait dire que l’artificialisation, c’est l’imperméabilisation et la perte de biodiversité.

L’objectif de zéro artificialisation nette a été énoncé initialement dans le plan Biodiversité de 2018, et la Convention citoyenne pour le climat y a apporté 13 propositions. La Loi climat et résilience, qui vient d’être revue par le Sénat, devrait fixer une route vers cet objectif de zéro artificialisation nette pour 2050. La notion de « Nette » du ZAN vient du fait qu’il sera possible de compenser les impacts, en dernier recours, conformément à la classique séquence Eviter/Réduire/Compenser.

Et pourquoi cette question du ZAN arrive maintenant ?

La préoccupation est ancienne. Dès les années 50, dans cette époque des trente glorieuses où l’on construit sans trop se préoccuper des conséquences, des voix se sont élevées. Le mouvement réglementaire a démarré dans les années 70 avec la création des établissements fonciers, ou avec la Loi sur le littoral de 1975. Depuis cette époque, il y a des arbitrages entre la nécessité de construire, nous sommes passés de 40 millions d’habitants en 1950 à 65 millions aujourd’hui, et la nécessité de préserver des espaces pour l’agriculture, la forêt, et la biodiversité.

Mais on peut se demander pourquoi un objectif comme le ZAN apparaît maintenant, à ce moment précis. Mon impression est qu’il se débloque depuis deux ans des décisions politiques qui ne semblaient pas possibles avant. 

Ce qu’on voit, c’est une acceptation de plus en forte par la société du fait que l’on va devoir subir plus de contraintes environnementales, en tout cas c’est ce que semblent révéler les résultats des dernières élections municipales. Les nouvelles équipes municipales cherchent donc maintenant des solutions pour aller vers plus de respect de l’environnement. Maintenant, on ne sait pas si cela ira jusqu’au bout, mais le processus va être enclenché si la loi Climat et Résilience sort réellement et si elle se traduit en décrets.

Vous parlez de 2050, je suppose que tout ne démarre pas en 2049 ?

En effet, cela commence dès maintenant. Nous allons devoir faire deux fois moins d’artificialisation dans cette décennie 2020, que dans la précédente. C’est un dispositif légal, avec des outils de suivi et de contrainte.

Stéphane Bois, responsable du SCOT du pôle métropolitain (qui représente deux tiers de la population de la Loire Atlantique) m’a indiqué que les SCOT existants ont déjà intégré des objectifs de réduction de l’artificialisation, mais que c’est la prochaine version qui donnera la pleine mesure des ambitions de la loi Climat et Résilience. L’autre échelle, ce sont les Plan Locaux d’Urbanisme (PLU) qui sont déjà en train de reprendre ces objectifs à leur compte.

Le PLU de Nantes Métropole fait déjà apparaître un coefficient de biodiversité par surface, qui pénalise les surfaces artificielles. C’est ce qui a attiré mon attention, et m’a amené à regarder de près ce qui était en train de se passer. Il y a donc déjà des règles dans les PLU qui sont très contraignantes. On le voit bien, le ZAN, ce n’est pas un vœu pieu, il va bien falloir mettre en œuvre cette exigence, à un moment ou à un autre, suivant les territoires.

Pourquoi un groupe comme CHARIER s’intéresse-t-il à cette question ?

D’un point de vue du marché des travaux publics, l’entreprise CHARIER construit et entretient des infrastructures routières, des plateformes industrielles et devient un opérateur important en dépollution et en déconstruction. Notre activité est donc en partie associée à l’artificialisation. Nous avons aussi une culture très forte de la gestion de long terme du foncier, par nos sites de carrières notamment, et il est clair qu’il y a très souvent un enjeu foncier pour nos clients dans les projets sur lesquels nous travaillons. Il est donc très probable que notre activité soit impactée par l’objectif de ZAN, en volume et/ou en nature de travaux.

Du point de vue plus large de notre responsabilité sociétale, en tant qu’entreprise du territoire depuis 124 ans, nous savons qu’il est impératif de rester en veille et en équilibre avec les enjeux de nos partenaires et clients locaux. Dans Travaux publics, il y a aussi « Publics ».

Nous ne sommes pas inquiets car nous avons les outils pour nous adapter, mais nous avons besoin de comprendre ce qui nous attend pour être en mesure d’apporter des solutions à nos clients.

Et à votre sens, pourquoi NOVABUILD devrait s’intéresser au ZAN ?

Je crois que c’et pour les mêmes raisons que celles qui amènent l’entreprise CHARIER à s’y intéresser.

NOVABUILD est le cluster régional de la construction responsable. Pour les mêmes raisons que CHARIER, NOVABUILD, qui regroupe tous les acteurs de la construction, ne peut se désintéresser d’un sujet qui peut bouleverser les pratiques de ses adhérents.

Quand on entend quelqu’un comme Sylvain GRISOT, c’est l’intégralité de notre modèle qui va être transformé. Cela concerne donc potentiellement la quasi-totalité de nos adhérents.

Êtes-vous en mesure de commencer à évaluer les changements principaux qui seraient induits par une prise en compte de l’objectif de ZAN ?

Ce serait très ambitieux de le dire aujourd’hui de manière exhaustive, mais Sylvain GRISOT m’a donné une vision assez large de la logique globale : il faudra réfléchir avec la logique du Eviter / Réduire / Compenser : chercher à utiliser les constructions existantes d’abord, déconstruire et reconstruire sans artificialiser ensuite, s’étaler sur des zones agricoles et naturelles en dernier recours, et dans tous les cas augmenter la densification.

Ce sont des solutions relativement simples a priori et, pour beaucoup, des logiques assez classiques de bon sens économique. Mais il ne faut pas se leurrer, si l’artificialisation a galopé au cours des dernières décennies, c’est parce que c’était une solution où l’aménageur et le propriétaire des terres naturelles et agricoles y trouvaient conjointement un intérêt financier.

Avec la disparition de ce jeu gagnant/gagnant et une pression démographique encore forte dans la prochaine décennie (on attend plus de 100 000 nouveaux habitants rien que sur l’axe Nantes-Saint-Nazaire), il faut s’attendre à une tension très forte sur la valeur du foncier.

C’est un sujet systémique qui deviendra réglementaire. On peut craindre que les professionnels se perdent dans des injonctions contradictoires ?

Effectivement, c’est un sujet épineux qui questionne toute la société et où on va retrouver beaucoup d’enjeux : l’analyse de cycle de vie, les questions foncières, la pression démographique, le changement urbain avec l’évolution des pratiques quotidiennes, l’étalement urbain, l’acceptabilité des chantiers et des collectifs à la place des maisons individuelles, le changement climatique, la préservation de la biodiversité, la préservation des ressources, les besoins en infrastructures de transport et donc les modes de transport de demain, le recyclage …

On peut s’attendre à ce que les maîtres d’ouvrage se retrouvent face à des impasses et des difficultés croissantes pour résoudre la quadrature du cercle. Pour la filière de la construction elle-même, les maîtres d’œuvre, les entreprises, …  le principal sujet va être d’être force de proposition pour aider les maîtres d’ouvrage à répondre à la contrainte du ZAN.

Et maintenant, que peut-on faire ?

Je pense que NOVABUILD va devoir animer cette réflexion. Et notre cluster a de sérieux atouts pour cela.

Finalement il y a deux actions qui s’imbriquent et que nous ne pouvons pas aborder de la même façon.

Il y a d’abord la décision politique d’aménagement, de la maîtrise foncière, et de la cohérence politique. Nous n’y avons pas forcément notre place. NOVABUILD n’est pas là pour animer les débats politiques, ni les orienter. Il y a des acteurs institutionnels et publics pour cela, mais ils n’ont pas forcément connaissance de toutes les solutions.

C’est là que NOVABUILD a une carte à jouer. NOVABUILD est bien placé pour tester des solutions, et les faire connaître. C’est une évidence pour nos interlocuteurs, NOVABUILD est crédible et a une antériorité sur ces questions concrètes. Ce cluster est le lieu idéal pour mettre tout le monde autour de la table, en structurant la démarche pour ne pas se perdre, comme on le disait il y a un instant. Nous aurons vraisemblablement à structurer le sujet : la renaturation, l’imperméabilisation, la végétalisation, la biodiversité, etc. Il faudrait aussi que nous regardions l’impact sur le coût du foncier et les conséquences sur l’ensemble de la chaîne de la construction.

L’idée est de faire monter tout le monde en compétence pour que peu à peu on sache répondre à l’enjeu. Nous pouvons apporter le « comment faire » et stimuler la production de nouvelles solutions.

Il est possible que notre travail amène les institutionnels à se requestionner en fonction du retour d’expérience sur des projets. Ce serait une sorte de lobbying par la preuve.

Pour Olivier Bessin, directeur de Loire-Atlantique Développement, il faudrait organiser quelque chose comme un comité des acteurs, un espace dans lequel on retrouverait l’ensemble des acteurs concernés. Cet espace favoriserait des échanges opérationnels, objectifs, documentés, sur cette question. Ce groupe réaliserait des tests, des évaluations, et favoriserait des montées en compétence du territoire. Cela va donc au-delà d’un groupe de travail.

C’est une action qui va s’inscrire dans le temps long. L’objectif est à 10 ans.

Vous vous voyez piloter ce collectif ?

Je ne sais pas si je suis le plus légitime.

J’ai déjà piloté un groupe de travail dans NOVABUILD dans le cadre de NOVA’TP. L’objectif du groupe précédent était d’améliorer le niveau de confiance dans le recyclage du béton. Il y avait une culture de notre région qui pénalisait le recyclage. Nous avons réalisé un guide de bonnes pratiques. Aujourd’hui, il n’y a plus de problème dans la filière du matériau recyclé.

Dans ce groupe sur le ZAN il y aura des gens qui seront militants, d’autres qui vont y aller en pensant à préserver leur modèle économique. Le fait que ce soit porté par une entreprise qui est responsable et engagée comme CHARIER, mais qui n’est pas non plus militante, peut être bien apprécié. Ce que je perçois dès cette étape, c’est que je ne serais pas dans mon monde habituel, mais c’est peut-être un atout.

En conclusion, je crois que le Zéro Artificialisation Nette est un sujet sur lequel nous n’avons pas vraiment le choix. Il faudra vite s’adapter et trouver les bonnes solutions pour le faire avec un modèle économique supportable pour la société.

Je vous remercie.

 

Entretien réalisé avec Pierre-Yves Legrand, Directeur de NOVABUILD, le 15 juin 2021.

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