L'adaptation au changement climatique n'a malheureusement jamais été autant d'actualité qu'en ce mois de juin 2026, où la ville de Nantes (résidence de l'association Novabuild) a atteint des températures historiques.
Dans ce contexte, il a donc été évident pour Juliette Lavisse, directrice de Novabuild (et maman de deux enfants en bas âge) de co-signer cette tribune proposée par ACTEE dans le cadre du projet de recherche RACINE
Écoles et canicule : « Adapter d’abord, c’est climatiser moins et mieux »
Les canicules ne sont plus un risque lointain : désormais, elles frappent les classes régulièrement. Aucune école française, ou presque, n’est aujourd’hui adaptée à la chaleur. Des solutions simples et abordables existent pourtant, et permettent de gagner jusqu’à 10 °C sans climatiser. Il faut les déployer maintenant.
En août 2003, la France découvrait, sidérée, ce qu’une canicule pouvait infliger : plus de 15 000 morts, essentiellement des personnes âgées, et un pays pris de court. L’épisode était jugé exceptionnel, improbable de façon récurrente avant des décennies. Vingt-deux ans plus tard, le récit a changé.
Les vagues de chaleur ne sont plus un accident estival : elles surviennent de mai à octobre et reviennent chaque année.
Depuis 2003, des mesures ont été prises pour les Ehpad, mais rien n’a été fait pour les écoles. À l’époque, les vagues de chaleur tombaient pendant les vacances. Elles sont désormais presque systématiques en juin et septembre, en pleine période de classe et d’examens. Et le phénomène va s’accentuer.
Au cœur de l’enjeu d’adaptation
La vague précoce qui frappe le pays dès le mois de mai ne nous surprend qu’à moitié : nous l’attendions, simplement pas si tôt. Selon la Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique (Tracc), retenue par l’État pour dimensionner ses politiques, de tels épisodes printaniers n’étaient pas attendus avant l’horizon 2050. Nous y sommes pourtant.
Avec 12 millions d’élèves et 1,2 million d’agents dans 61 000 établissements scolaires, l’école est au cœur de l’enjeu d’adaptation. Or, ce parc est structurellement inadapté, avec des bâtiments non conçus pour les chaleurs actuelles.
Selon le Snes-FSU, une école sur deux n’a ni volet ni protection solaire extérieure. Le problème ne se limite pas aux bâtiments de la période de reconstruction : des écoles bâties ces dernières années surchauffent déjà, victimes d’un effet thermos avec de grandes baies vitrées non protégées, une isolation prévue pour préserver la chaleur l’hiver, et une absence de ventilation nocturne.
L’an dernier, plus de 2 200 écoles ont fermé au plus fort de la canicule de juin, avec un pic mesuré à 37 °C dans une classe de la moitié nord du pays. Insolation, vomissements, malaises : un grand nombre sont restées ouvertes, dans des conditions impropres à l’apprentissage et dangereuses pour la santé des enfants.
Trois gestes simples
Rien de surprenant, car ces bâtiments ont été construits à 70 % entre 1950 et 1970, quand le changement climatique ne se manifestait pas encore de façon visible. Les personnels ne sont pas formés aux pratiques à adopter en cas de pic de chaleur.
L’adaptation ne suppose pourtant pas des chantiers pharaoniques, mais trois gestes simples : protéger, ventiler, aérer la nuit. Combinés, ils sont susceptibles de gagner jusqu’à 10 °C dans une salle de classe, sans climatisation.
Protéger du soleil : empêcher le rayonnement d’entrer à tout moment, y compris hors occupation, avec volets ou stores extérieurs, brise-soleil ou films sur vitrages. Une fenêtre non protégée et exposée au soleil, c’est comme si on allumait un radiateur. Cela implique d’accepter de faire cours, en pleine journée, dans une ambiance plus sombre et si besoin sous lumière artificielle.
Rafraîchir : des brasseurs d’air au plafond abaissent notablement la température ressentie, pour cent fois moins d’énergie qu’une climatisation. La physiologie le confirme : avec une vitesse d’air de 0,5 à 1 m/s, soit les conditions créées sous un brasseur d’air, la température ressentie est abaissée de 2 à 3 °C.
Décharger la chaleur la nuit, enfin, le levier le plus puissant : ouvrir la nuit pour évacuer la chaleur accumulée. Quasiment aucune école en France n’exploite ce gisement, alors que l’écart entre air intérieur et extérieur, au petit matin, atteint parfois jusqu’à 8 °C.
Cela implique de protéger les locaux contre les intrusions, d’y installer des mécanismes automatiques ou d’y organiser une occupation temporaire pendant la nuit. Lorsque la température extérieure devient plus fraîche que celle du bâtiment, les fenêtres s’ouvrent et l’air est évacué.
Un coût modeste
Adapter une école selon ce triptyque coûte entre 20 000 et 100 000 euros selon la taille de l’établissement. Soit une enveloppe d’investissement que l’on peut évaluer à 3 à 4 milliards d’euros pour l’ensemble des écoles de France.
Une somme à comparer au coût d’une climatisation. Jusqu’à cinq fois plus chère en investissement, elle est également coûteuse à l’usage, énergivore, et rejette de l’air chaud dehors, participant à l’émergence d’îlots de chaleur.
Si l’on doit climatiser, ce qui sera indispensable dans certains secteurs, faisons-le sur un bâtiment déjà protégé et déchargé : la facture d’usage sera moindre et le réseau électrique moins sollicité. Adapter d’abord, c’est climatiser moins, et mieux.
Un enjeu économique et sanitaire
Il ne s’agit pas que de confort ou de santé. Selon Allianz Trade, les journées de forte chaleur de 2025 ont coûté à la France 0,3 point de PIB, l’équivalent de la croissance attendue sur un trimestre. Une école qui ferme, ce sont des parents contraints de s’absenter, des urgences engorgées par les malaises. L’inaction climatique coûte, comme souvent, plus cher que l’adaptation.
Été comme hiver, c’est le même combat : nos écoles ont besoin d’être rénovées pour consommer moins l’hiver (et donc participer à l’atténuation du dérèglement climatique), et être adaptées au climat qui s’installe l’été.
Les deux chantiers se rejoignent et doivent s’engager ensemble, avec la participation active des élèves et des enseignants, puis être complétés par un chantier sociétal et pédagogique bien plus large pour adapter l’enseignement au climat qui change.
Les collectivités, propriétaires de ces écoles, doivent être accompagnées pour se lancer dans ce chantier.
Le climat qu’on attendait demain est déjà celui d’aujourd’hui, et celui de demain sera donc pire.
Lançons dès à présent un grand plan d’adaptation au changement climatique de nos écoles, et faisons-en le levier d’une politique qui devra s’étendre aux bâtiments publics. Nous le devons bien à nos enfants, qui hériteront d’un climat que nous continuons de dégrader chaque jour un peu plus.
Les co-signataires
- Frédéric Boeuf, Syria ingénierie, vice-président de la fédération CINOV
- Frédéric Corset, directeur EnvirobatBDM
- Magali Cottave, présidente de la fédération INOV
- Amaury Fievez, ingénieur, doctorant, pilote du projet RACINE
- Alexandre Florentin, ingénieur en sécurité climatique, président de Paris à 50 °C
- Clément Gaillard, docteur en urbanisme, expert îlots de chaleur urbains et adaptation climatique locale
- Benjamin Gentils, directeur de la Fabrique des Communs Pédagogiques
- Romain Georges, expert en adaptation au dérèglement climatique
- Jean-Philippe Grand, directeur Envirobat Centre
- Stéphanie Jimenez, directrice Pôle Énergie Bourgogne-Franche-Comté
- Marie-Hélène Lafage, urbaniste et autrice, membre de l’association Adapt
- Valérie Laforest, directrice de recherche à l’École des Mines de Saint-Étienne//UMR 5600 EVS
- Juliette Lavisse, Ingénieure en écoconception, directrice de Novabuild
- Pascal Lenormand, ingénieur designer énergétique, Incub’
- Antonin Madeline, directeur Terragilis
- Chloé Maréchal, paléoclimatologue, vice-présidente déléguée Transition écologique et responsabilité sociétale – Formation, Lyon 1 université
- Véronique Pappe, directrice Ekopolis
- Guillaume Perrin, directeur du programme ACTEE
- Illona Pior, directrice Envirobat Occitanie
- Antoine Poincaré, directeur de la Climate School
- Philippe Quirion, directeur de recherche au CNRS, directeur du Cired
- Christophe Rodriguez, directeur de l’IFPEB
- Jonathan Villot, maître de conférences à l’École des Mines de Saint-Étienne/CNRS
- Serge Zaka, agro-climatologue.
Une tribune publiée dans le média La Croix
Source : ACTEE